Les communications avaient repris lors de l’arrivée des différents représentants Joviens aux quatre coins du monde. Tous les relais d’information étaient en ébullition et, dans un rythme effréné, déversaient des torrents d’information sur la population.
Un Jovien, lors de son passage dans la ville d’Argéonne, avait démontré l’étendue des capacités de son peuple en faisant surgir de terre de gigantesques bâtiments. Leurs architectures étaient sans cesse changeantes, puisque leurs formes suivaient les contours de la matière utilisée. Il était alors possible d’empiler des roches dans un agencement monolithique de plusieurs dizaines d’étages, mais aussi d’enrouler lianes, arbres et branches pour former un vaste dôme de verdure. Finalement, il avait offert que les plus démunis soient logés dans ces édifices organiques.
Un autre, à Hautesphère, dans la plus haute ville jamais construite par les Humains, avait sauvé un enfant qui, croyant qu’il pourrait voler comme les Joviens, s’était jeté d’un gratte-ciel.
Eit, quant à elle, à Antoll, avait évité de peu un attentat : un Humain s’était faufilé dans la foule, pour tenter d’arriver au plus près d’elle et actionner un engin bourré d’explosifs TATP. La déflagration avait finalement tué des dizaines de personnes dans la foule amassée pour l’événement.
Tous les humains n’accueillaient pas ces nouveaux arrivants avec la même allégresse. Certaines poches de résistance au gouvernement Terrien s’étaient dissoutes, mais d’autres demeuraient, opposées à toute forme de régime.
Après que les émissaires Joviens se soient présentés à l’Humanité, il était prévu qu’Uni, chef naturel du peuple de Jupiter, lui donne un discours.
Les récepteurs et les implants ostéophoniques BeBetter© de l’ensemble de la population s’activèrent au même moment. Les écrans se figèrent sur le portrait d’Uni, immobile.
La figure d’Uni, contrairement aux autres Joviens, ne présentait aucune cavité oculaire. Son crâne lisse ajoutait à la clarté de son visage. Ses traits jeunes, droits, sans une ride, complétaient une apparence à la fois noble et ferme.
Par conduction osseuse, les paroles d’Uni résonnèrent chez les Terriens du monde entier :
“Peuple de la Terre,
Il y a bien longtemps, une nouvelle ère a débuté.
Chassés de Jupiter, nous avons fui par-delà l’espace.
Un long voyage nous attendait, dont nous ignorions tout.
Jetés dans les abîmes de la Voie Lactée, nous avons erré parmi ses systèmes solaires.
Dans l’immensité stellaire, abandonnés aux affres du temps, nous avons observé des mondes nouveaux, par milliers.
Inconnus, mystérieux, parfois hostiles, notre périple ne pouvait s’achever sur aucun d’entre eux.
En définitive, notre destination devait être la Terre.
La Terre, nos origines, berceau de l’Humanité,
Le commencement et l’aboutissement de nos existences,
L’aube d’une nouvelle époque dans laquelle nous donnerons naissance à une race nouvelle.
Notre chemin a déjà croisé des résistances,
Tel le mangeur de mondes, Xanu,
Qui s’est heurté à notre infaillible volonté de justice.
À présent, nous déclarons la fin du dispositif artificiel qu’est devenu votre monde,
La fin de son hégémonie, qui, durant des millénaires, a imposé sa vérité à tous les peuples de la Terre.
Par notre retour, nous révélons ce qui est longtemps resté caché : une révolution est possible.
Humains, nous avons tant de choses à échanger,
Tant d’étoiles à conquérir,
Notre unité retentira dans les galaxies les plus lointaines.
Alors, nous tournerons ensemble notre regard dans la même direction, celle d’un destin partagé, au bout duquel nous aurons l’Univers tout entier dans le creux de la main.
Nous serons nos propres Dieux.
Aujourd’hui, je me présente à vous, nu,
Dans la forme la plus pure des corps qui nous ont été donnés, la plus belle expression d’honnêteté, débarrassée de ses artifices.
Humains, accompagnez-nous sur le chemin de la paix universelle,
Et de la splendeur retrouvée de nos civilisations.”
Aul profita du calme de l’aube pour s’éclipser du vaisseau. Il avait réussi à assister au discours d’Uni sans qu’aucun autre Jovien ne ressente sa présence.
Il n’aurait su dire combien de temps il avait vécu caché sur le vaisseau, au coeur du volcan, dans une cavité assez protégée de la chaleur pour pouvoir y loger discrètement. Il avait dû se réfugier ici après l’arrivée d’Uni, et la passion collective qui avait suivi.
Uni, auto-accouché, avait capté en lui l’ensemble des pensées du peuple Jovien. Il était perçu comme un miracle. Chacun l’avait alors reconnu comme chef naturel.
Aul, quant à lui, ne partageait pas cette opinion, et, troublé, n’avait eu d’autre choix que de se soustraire à la pensée collective, et s’exiler de lui-même dans un endroit reculé du vaisseau.
Seul, il avait d’abord souffert de bien dures nuits et d’interminables journées, étendu dans son abri, l’oreille anxieuse et le coeur battant, obligé à vivre au rythme de la respiration indifférente du volcan qui le protégeait; jusqu’à ce que l’habitude eût changé l’abri en demeure, et adapté sa propre cadence sur le souffle du vaisseau Jovien.
Il était maintenant temps de sortir, et aller à la rencontre des Terriens.