L'étreinte
04.

L'étreinte

Album
Earth
Piste
Embrace of the Serpent God

Au fil des années, Aul avait petit à petit rompu avec les préceptes Joviens. Il axait ses méditations sur des questionnements ontologiques et son rapport au monde. Il s’était débarrassé de ses vêtements, qui, sous l’effet du temps, n’étaient plus que des guenilles.

C’est donc entièrement nu qu’il s’aventura sur Terre, à la recherche d’un premier contact avec des Humains.


Halrick redescendait discrètement la forêt, évitant les chemins trop exposés. Sa foulée, soutenue, qui se voulait légère et sans traces, n’en tourmentait pas moins les malheureux insectes qui tentaient péniblement d’échapper à chaque pas qui s’abattait sur leur domaine.

Il s’arrêta brusquement lorsqu’il aperçut une silhouette. Un homme, seul, s’approchait de lui. Après quelques secondes, Halrick remarqua, étonné, que l’homme était entièrement nu, et avait les yeux fermés…un Jovien. Il n’en croyait pas ses yeux, un Jovien était en train de venir à lui !

« Qui va là ? lança sèchement Halrick.
— Vous n’avez rien à craindre, répondit Aul. Je ne vous veux ni ne vous ferai aucun mal.
— Qu’est-ce que vous voulez ? Vous êtes un Jovien…
Aul esquissa un sourire.
— Oui, je viens du vaisseau Jovien…Je suis Aul.
— Aul…qu’est-ce que vous fabriquez dans la forêt, complètement nu ?
— Oh, je vous prie de m’excuser. Mes conditions de vie sur le vaisseau ont été quelque peu…dégradées. J’ai dû me séparer de mes vêtements.
Halrick resta silencieux quelques secondes, puis enleva son long manteau et le passa à Aul.
— Enfilez ça, déjà. Ça fera moins bizarre.
Aul revêtit le large vêtement, qui l’enveloppa instantanément d’une douce chaleur, inhabituelle.
Halrick poursuivit.
— Vous ne m’avez pas dit ce que vous venez faire ici.
— En fait, j’aimerais rencontrer des Terriens.
— Rencontrer des Terriens ? Pour quoi faire ? »

Malgré la méfiance de Halrick, Aul parvint à éclairer le sens de leur rencontre. Ce contact soudain avec un Terrien le troublait. Halrick dégageait une chaleur singulière, comme si son corps renfermait un épais magma, bouillonnant mais stable dans son cours.

Après une longue discussion, Halrick décida d’emmener Aul au campement d’où il venait. Une discussion entre des Terriens et un Jovien échappé du vaisseau pourrait peut-être avoir une issue décisive pour la suite des événements.


L’éclaircie apparut d’un seul coup, après une rangée d’arbres, dégageant en plain un espace immense. Au cœur de la forêt, des Terriens avaient établi un camp de fortune dans une clairière. Des constructions façon huttes, plus ou moins grandes, se dressaient çà et là, réparties en rangs irréguliers sur l’étendue tapissée de verdure. Au loin, bien après les dernières roches calcaires qui surplombaient les bois, se dressait la tour Omnicom, point culminant d’Antoll, géant panoptique de métal et de carbone, en charge de la coordination et de la sécurité des populations Terriennes.

Aul s’arrêta un instant. Chaque édifice dégageait la même chaleur, la même énergie qu’il avait ressentie chez Halrick. Entre les bâtisses circulaient des ondes rayonnantes et tièdes, distribuées au hasard. Halrick ne semblait pas avoir conscience de ce phénomène, et il dirigea Aul vers l’une des huttes les plus larges.

Halrick aimait profondément cet endroit. Son groupe l’avait nommé “La commune-ôtée”. Un refuge, une poche d’air nécessaire à celles et ceux pour qui la vie se résumait à une somme de vides existentiels, où tout était contenu, lisse et réglé. Cara, qu’il aperçut dans un coin, en faisait partie. Ils avaient été les premiers à lui donner cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses angoisses ou ses chagrins pouvaient présenter de l’intérêt, être un motif de joie ou de tristesse pour une autre qu’elle-même.

Il reconnut Edran et Avelin, attablés non loin de Cara, et s’orienta vers eux avec Aul.

« Halrick ! Qu’est-ce que tu fous là, t’étais pas parti ?
— Je vous ramène un Jovien.
— Un Jovien ??
Edran dévisagea Aul, complètement abasourdi.
— Comment tu t’appelles ?
— Aul.
— Ok Aul, tu nous expliques pourquoi tes copains et toi vous avez débarqué ici ? C’est quoi ce discours de votre chef, là ?
— Arrête, Edran, coupa Avelin.
Elle examina un moment le visage d’Aul.
— Vos yeux…pourquoi sont-ils fermés ? »

Halrick invita Aul à s’asseoir avec eux. Aul expliqua alors :

« Dans la Mémoire, il est dit qu’à l’époque de la croisée des mondes, Argos retira la vue au peuple Jovien. Cet événement, puis l’arrivée d’Uni, marquèrent le début d’une nouvelle ère.
— Argos ?
— Le frère ancestral de Xanu, le mangeur de mondes. Nous avons terrassé ce dernier peu avant notre retour sur Terre.
— Mais pourquoi vous rendre aveugles ?
— Toujours selon la Mémoire, Argos est également appelé “Le Dieu aux mille yeux”. Pendant des millénaires avant notre ère, il aurait longuement voyagé, et sur son chemin, aurait collecté les globes oculaires de nombreuses espèces. On pourrait penser qu’un acte si hostile aurait pour seul but de rendre misérable l’existence de ses victimes.
Mais on dit que pour Argos, la vue, bien qu’elle permette d’admirer les beautés contenues dans le monde, laisse aussi le champ libre à la représentation, aux apparences, au faux érigé en vrai, maquillé pour mieux s’imposer comme une accumulation de vérités universelles.
L’aveugle, lui, rapporte toute vérité à l’extrémité de ses doigts. Il estime la proximité du feu aux degrés de la chaleur, et celle des corps à l’action de l’air sur son visage. »

On amena des vêtements à Aul, et il continua de narrer l’histoire des Joviens à Halrick, Edran et Avelin, tandis que Cara les rejoignait discrètement.

Aul s’intéressait également à la condition des Terriens. Il voulait en savoir plus sur leur fonctionnement, leur organisation en société.

« C’est un bordel, t’imagines pas ! commença Edran.
— Comment ça ? Vous avez dû fuir ? Le monde vous rejetait ?
Avelin prit la parole.
— Non, le monde nous parle sans arrêt, il change avec nous, mais c’est bien ça le problème. Il déploie sans cesse un nombre vertigineux d’armes de distraction massive pour nous occuper. On est tout le temps suivis, analysés, profilés, numérisés. Plutôt que de nous accepter tels que nous sommes, il nous force peu à peu à l’accepter tel qu’il se présente à nous.
Ça plonge les gens dans des détresses inimaginables, il fallait qu’on réagisse.
— C’est pour ça que vous vous réunissez ici ?
— Oui. Ici, nous fuyons les éclairs du monde qui, sans relâche, où que l’on se trouve, à tout moment, nous frappent de leur luminance et nous imposent leur brillance totale. Alors, consciencieusement, nous recueillons livres, écrits, œuvres et autres reliques dans cet endroit devenu comme un égoût où viennent s’écouler les débris du réel. »

Tout le monde se retourna soudain, quand ils entendirent quelqu’un rigoler aux éclats et applaudir lourdement.
Halrick souffla en roulant des yeux. Un homme se tenait derrière eux, et écoutait attentivement la discussion en arborant un air amusé.

« Claudius…
— Avelin, Avelin…tu t’améliores ! Si j’étais toi, je ferais encore plus dramatique !
— Oh, fous-nous la paix un peu, on peut jamais être sérieux avec toi !
— Excusez-moi, qui êtes-vous ? demanda Aul.
— Moi ? Qui je suis ? Pardonnez-moi, mes camarades manquent de politesse ! Je suis Claudius, le véritable, le seul et l’unique, l’inénarrable pourfendeur du drame et des choses sérieuses ! Je surfe sur le monde, et je chante sa misère ! »

Personne ne pouvait dire d’où venait Claudius. Il fournissait régulièrement les Terriens de livres et autres objets dont personne ne connaissait la provenance. Il s’agissait d’œuvres très anciennes, qu’il avait manifestement toutes lues, puisqu’il s’amusait souvent à en citer des passages qu’il réarrangeait en musique. Parfois, il s’absentait des semaines durant, sans donner aucune nouvelle. Puis, en plein jour ou au beau milieu de la nuit, il franchissait le pas de la porte avec fracas, tout sourire, et s’employait à vider bruyamment le contenu de ses sacs en toisant fièrement les autres Terriens présents. Tableaux, livres, instruments…à chaque fois de nouvelles trouvailles étonnantes.

Claudius continua de s’amuser de ses compagnons en y ajoutant une pointe de musique et des rimes piquantes. Afin d’éviter les divers jets d’accessoires qu’Edran commençait à lui adresser, il reculait petit à petit en se lançant dans une danse d’esquives grotesques. Il feignait la surprise, la chute, puis contorsionnait son corps de manière surprenante, chaque fois évitant un nouvel objet, avant de se redresser avec un sourire moqueur. Cara ne pouvait retenir des larmes de rire devant le ridicule de la situation.

Dans une énième parade, Claudius se réceptionna sur une petite scène où se trouvaient quelques musiciens, dont il décida d’accompagner les mélodies de sa chorégraphie tapageuse, en fixant son public avec un sourire benêt. Edran, hors de lui, éructait insulte après insulte, pendant qu’Avelin le retenait comme elle pouvait.

Aul fût intrigué par les sons des instruments.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il à Halrick.
— Ça ? dit-il en pointant les instruments du doigt. Oh, on en a un paquet, grâce à Claudius !
Claudius remarqua l’intérêt d’Aul, et s’empara d’une guitare.
— Jouez avec nous, l’ami ! dit-il en s’approchant du groupe, tendant la guitare vers Aul. »

Tout le monde s’interrompit quand Aul saisit la guitare. Il en devina les formes en la tournant un moment sous divers angles, avant de placer la caisse de résonance sur sa cuisse droite.

Suivant les instructions de Halrick, il éleva doucement sa main droite, posa son poignet sur le chevalet, paume à plat, puis, après avoir recourbé ses doigts, entreprit un mouvement de la main vers le bas, laissant la pulpe de ses doigts brosser légèrement les cordes.

Devant l’absence de son, il tenta de nouveau, avec plus de vigueur. Toujours rien. Il essaya encore quelques fois, sans que la moindre note ne s’échappe de l’instrument. Autour de lui, personne ne comprenait, et l’auditoire échangeait des regards interloqués. Seul Claudius observait la scène d’un air fasciné.

« C’est donc vrai…!
— Quoi, Claudius ?
— La musique…c’est le retentissement des êtres !
— De quoi ?? Edran, calmé malgré lui par la situation, n’en comprenait pas davantage.
— La musique, la musique ! Vous ne comprenez pas, c’est la première fois qu’on peut assister à ça ! La musique, c’est l’esprit qui communique, qui sculpte l’air, y infuse une énergie !
— Une énergie ? Mais y’a rien là, y’a pas de son, y’a rien qui sort !
— Oui ! La musique, c’est ce frisson qui résonne en nous, qui nous traverse, c’est la joie, les larmes, l’ivresse, la passion qui nous transportent une fois réunies ! La musique, en dernier lieu, c’est l’expression des mouvements de l’âme ! »

Personne ne prononça un mot. Si Claudius disait vrai, alors il était possible qu’Aul et l’ensemble des Joviens, dans la longue histoire qui les séparait de l’humanité, aient perdu un élément fondamental qui aurait dû les rattacher à cette même humanité : leur âme.


On est encore tous complètement éberlués par ce qui vient de se passer, quand quelqu’un entre en trombe, hors d’haleine.

« Venez dehors, c’est hallucinant, le ciel est pété ! »

On sort le nez pointé vers le haut, pour découvrir la fresque la plus belle et la plus effrayante que j’aie jamais vue. Des milliers d’étoiles criblent le ciel pour former un arrière-plan cosmique sur lequel se détachent des éclairs comme figés dans l’instant de leur apparition. Ensemble, ils forment d’épais nuages lumineux qui viennent s’entrelacer les uns dans les autres, comme les écailles d’une voûte liquide qui se répand dans une palette de couleurs monumentale, sans aucun schéma identifiable. Le ciel entier est complètement fracturé.

Halrick se tourne vers Aul.

« Aul, est-ce que tu arrives à identifier ce qu’il se passe ?
— Non, et les Joviens non plus. Nous n’avons jamais croisé une telle entité.
— Tu veux dire que c’est vivant ?
— Je ne peux l’affirmer précisément. Mais je peux vous dire que cela nous dépasse.
— Bon, je crois que le moment est bien choisi. Si les Joviens sont occupés à essayer de comprendre ce phénomène, on peut tenter notre incursion dans la tour Omnicom.
— Sérieux ? Quand ça ? demande Edran.
— Demain. Demain, on déclenche. »