L'offensive
05.

L'offensive

Album
Earth
Piste
Neural TV Broadcast

« Hermétique. »
« Impénétrable. »
« Étanche. »
« Imprenable. »

Cela faisait bien longtemps que les adjectifs les plus démesurés étaient employés pour rappeler au monde entier à quel point il était impossible de s’introduire dans la tour Omnicom sans y avoir été invité.

Et pourtant, l’équipe de Terriens formée au campement, accompagnée d’Aul, avait un plan. Tout le monde savait combien une entreprise comme celle-ci était risquée, mais personne ne voulait en parler; après l’arrivée de cette entité inconnue dans le ciel, il était évident que c’était le meilleur moment pour agir, et profiter de la confusion.

Aaron et Steve étaient aussi de la partie. Ces deux hackers, inséparables, pouvaient infiltrer n’importe quel système grâce à des outils faits maison qu’ils passaient leurs journées à développer et améliorer. Biométrie, chiffrage, puces électroniques, stéganographie, systèmes autonomes…leur curiosité était sans limite. Ils communiquaient principalement entre eux et avec leurs robots.

À proximité de la tour, Steve se mit au travail. En moins d’une minute, il avait trouvé le réseau de l’immense bâtiment et y avait déployé son dernier rootkit. Quelques commandes plus tard, l’équipe rentra par une sortie de secours déverrouillée par le script.


C’est gigantesque. On se pensait préparés mais c’est pas la même quand t’es dedans. Les couloirs s’étirent sur des dizaines, ou même des centaines de mètres ? J’arrive même pas à évaluer, la perspective est tordue ici. De l’extérieur, c’est impossible d’imaginer que la tour abrite un espace aussi vaste.

On s’attendait à une armada de systèmes de défense, mais curieusement, tout est lisse et silencieux. De grands murs immaculés nous écrasent au sol, on avance tout doucement, tout petits qu’on est, guidés par Steve dans ce dédale de portes, escaliers et autres passerelles. Quand je relève la tête, je n’aperçois même pas un objectif de caméra au mur. Ça pue, cette histoire.

On continue de progresser jusqu’à une énorme porte blindée, presque tout en haut : la salle de contrôle. Steve nous ouvre ça comme s’il avait toujours eu les clés, c’est effarant. On l’entend ricaner comme un benêt à la radio, il est content de lui. Aaron ne parle plus depuis un moment, je crois qu’il est surexcité. On rentre dans la salle.

C’est là qu’ils diffusent au monde entier, qu’ils peuvent suivre les mouvements de chaque personne sur la planète. Un prompt, et t’as le roman complet d’une existence, sans ellipse, version intégrale, diffusée en direct sur l’écran de contrôle. Mais le plus étonnant, c’est qu’il n’y a aucun humain dans la salle ! Tout est géré de façon autonome par des agents de diffusion et de supervision. Aaron nous indique que pour ce type de système, il doit y avoir une ou deux interventions humaines par an, pas plus.

C’est la première fois qu’Aaron accède à une telle infrastructure. C’est à lui de se brancher au système de diffusion et d’y injecter le texte qu’on lui a passé. Il nous a dit qu’il utiliserait la voix de sa copine pour la synthèse vocale. Il s’installe en deuspi, semble paramétrer quelques outils, discute un peu avec Steve, on comprend rien, leurs phrases ne dépassent pas deux ou trois syllabes. On sent que son excitation monte, il devient survolté, pianote des commandes à toute vitesse et balance finalement le message en gueulant, il en pleure presque :

« Chante, ma belle, chante ! Écoule ta voix dans le réseau, c’est l’autoroute ici, le pied ! Emprunte chaque passage, explore chaque recoin, infiltre-toi dans toutes les failles, c’est la planète entière qui t’attend ! Y’en aura pour tout le monde, no limit, open-source ! Rallume-leur les synapses, faut que ça connecte, et vite ! On a pas toute la soirée ! »

Pendant ving-cinq secondes, le message résonne dans les implants BeBetter© de toute l’Humanité. Vingt-cinq secondes, c’est énorme. C’est nous qui diffusons, mais j’ai la sensation bizarre que tout le monde nous observe. Faut qu’on bouge, vite !


Le groupe remballe et se précipite vers la sortie, pendant que les premières alarmes retentissent au sein de la tour. La voix de Steve a changé, il est paniqué. Des systèmes de défense lourde sont en train d’apparaître comme par magie dans tout le bâtiment, il n’avait rien vu venir. Il y a forcément eu une intervention humaine dans la tour pour les activer, en-dehors du réseau. Il change sans arrêt l’itinéraire de fuite, il ne sait plus où diriger le groupe sans qu’il se retrouve dans la ligne de mire d’un canon laser ou d’une mitrailleuse mobile.

Face aux dernières défenses automatiques qui se dressent entre eux et la sortie, le groupe s’arrête et s’isole derrière un mur. Plus moyen de progresser. Ils ont passé les trente dernières minutes à éviter des rafales de mitrailleuses, manqué de finir aveuglés par des lasers surpuissants, tout le monde est épuisé. Il n’y a plus d’issue possible, ces machines sont inarrêtables.

C’est alors que résonnent des explosions à quelques dizaines de mètres, là où se trouvent les machines de guerre. Aul s’est éclipsé du groupe, a pris de la hauteur, et est en train de pilonner les automates de la mort avec des pans entiers de mur qu’il arrache par la seule force de sa pensée. Les machines encaissent des blocs de plusieurs tonnes mais faiblissent rapidement. Aul est trop mobile pour qu’elles puissent ajuster leurs tirs, la scène se transforme en un feu d’artifice dont le bouquet final se déroulerait au sol. Les robots tombent les uns après les autres sous le poids des projectiles lancés par Aul, jusqu’à ce que le dernier, dans un dernier râle électrique, ne s’éteigne à son tour.

La voie est libre, le groupe peut sortir.

Cara sent la pression redescendre d’un coup. L’air frais lui fait tant de bien ! Elle n’arrive pas à croire que tout le monde soit indemne. Elle est presque réconfortée par la vue du ciel qui paraît encore complètement fracturé, et commence à réaliser l’importance de ce qu’ils viennent de faire. Le souvenir d’Aul combattant les machines tourne en boucle dans sa mémoire. Voilà donc la puissance des Joviens…

Pendant que la bande s’éloigne rapidement, et qu’Edran ne cesse de mimer des explosions à grands gestes, deux silhouettes commencent à se détacher dans le ciel, au loin. Un autre type d’ennemi s’est lancé à leur poursuite…