L'arrivée
01.

L'arrivée

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Earth
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Defeat

Mon récepteur dégueule depuis des heures. Les informations pleuvent sans discontinuer, se contredisent, se recoupent, puis s’annulent. Je croule sous la masse, tente d’en extraire une essence utile, tirer une bribe de connaissance sur ce qui se passe, ceux qui arrivent, mais on est immergés depuis trop longtemps dans ce flux incessant d’annonces, rapports, avertissements et autres scoops.

L’armée terrienne s’est déployée au début de la soirée pour stopper l’approche du vaisseau terroriste. Un tas de héros se sont portés volontaires pour participer à la réplique implacable annoncée par le gouvernement. À titre honorifique, ces barbouzes improvisés verront leur nom inscrit au registre historique des « Contributeurs à la défense et la préservation de l’humanité ».

On ne sait presque rien sur ceux qui se dirigent vers la Terre. Ils ont un truc contre nous, mais c’est compliqué de le définir. Ils ont débarqué sur Jupiter, comme de nulle part, tranchant, déchirant l’espace et le temps, émettant un flot d’ondes incompréhensibles, comme s’ils voulaient que l’univers tout entier les entende. Sur Terre, ça a déclenché une panique incontrôlable. Tout le monde flippe, personne ne sait quoi faire.

J’entends deux spécialistes s’écharper sur les ondes. Les ondes, c’est peut-être l’endroit le plus saturé, le plus pollué. Un tas de fragments diffusés à pleine balle, partout, sans ordre, sans cohérence. On s’y interdit tout silence, aucune pause n’est permise, il faut continuer à émettre, sans jamais s’arrêter. Je me sens déborder d’informations; je sature.

J’ai encore vingt-deux minutes aujourd’hui sur les trente quotidiennes pendant lesquelles j’ai le droit d’arrêter mon récepteur. Je m’apprête à le couper, mais avant que je puisse faire un geste, la transmission s’arrête brusquement, d’elle-même.

Je vérifie le récepteur, mais il est encore allumé. Plus aucun bruit ne se dégage de la fine membrane de kevlar. Il ne reçoit plus rien, comme si tout le monde avait cessé d’émettre, et déserté. La situation me fige complètement, jusqu’à ce que je me décide à tapoter doucement le boîtier comme pour le réveiller, mais j’ose à peine bouger tant le silence qui s’est installé me paraît pesant.

Je tourne doucement la tête vers la seule fenêtre de mon petit studio : dehors, la lumière s’est assombrie. Le récepteur est toujours muet. Je m’approche de la vitre, et du haut du trente-septième étage, je jette un regard dans les rues à l’extérieur. Mes yeux paniquent, vont et viennent, c’est à n’y rien comprendre.

En bas c’est la débâcle, les gens fuient en désordre, dans toutes les directions, tout le monde se bouscule. J’ai du mal à distinguer ce qui se passe, tout est opaque, noir de monde, saturé d’obscurité. J’ai l’impression de voir une foule grouillante d’insectes qui glisse sur l’asphalte.

Je relève alors les yeux, et là, je le vois. Il couvre le soleil de sa masse énorme, tout en approchant doucement de la surface. Il descend, lentement, sans un bruit, la pointe dirigée vers le bas, comme s’il voulait transpercer la Terre et lui forer au ventre un cône d’extinction, de silence pur.

Il descend encore, puis s’enfonce. À sa surface, je distingue d’immenses arbres, par milliers peut-être, dont les troncs épais disparaissent dans ses flancs, mélangés à des agglomérats de roches et de terre. De gigantesques bouches, creusées au travers, béantes, laissent déferler des torrents d’eau qui s’évanouissent silencieusement dans une pluie légère.

Le vaisseau jovien dont tout le monde entend parler vient de se poser sur la Terre.